Conférence du GRECA - FÊTE DE LA SCIENCE 2003

 

Le Son Miré, ou Le Haut-Parleur comme Miroir Sonore
Conférence du GRECA (texte revu en 2005)
FÊTE DE LA SCIENCE 2003,
Médiathèque de Port La Nouvelle.

 

I - Nous sommes compositeurs, en électroacoustique ( on dit aussi acousmatique, ou musique concrète ) ; c'est à dire que nous composons non pas pour piano ou orchestre, mais pour haut-parleurs, c'est notre instrument.
Quand notre musique s'entend, il n'y a rien à voir. Personne ne joue ce que nous avons composé ; l'oeuvre est enregistrée sur un objet-support (bande, CD ou autres), et des machines la diffusent, souvent contrôlées par une sorte de technicien-interprète, conducteur-projectionniste. C'est presque comme au cinéma, où la diffusion est purement technique ; là aussi la création n'est pas l'objet ; elle est dedans, elle est avant.
Le livre est également ainsi ; c'est la famille, en art, des différés, d'objets fignolés par les artistes dans un temps qui précède le rendez-vous public. La peinture et la sculpture, par ce temps décalé de la réalisation, en font aussi partie - même si l'objet lui même est dans ce cas la création. Il y a des artistes du " direct ", les comédiens, les danseurs, les musiciens-interprètes ou improvisateurs. Mais d'autres donc préférent différer le moment du rendez-vous du moment de création, comme le compositeur.
Le compositeur électroacousticien, lui, ne passe pas par une codification écrite de notes, et ne donne pas sa partition à d'éventuels musiciens-interprètes. Il apprécie d'interpréter et de produire lui même sa propre composition, en structurant patiemment les sons et la matière sonore, au moment même où il compose. Il peut tenter de faire entendre l'inouï, comme des rythmes infaisables en temps réel, ou une accélération parfaite jusqu'au son continu, ou des timbres improduisibles jusqu'alors où chaque harmonique d'un son pourrait avoir une valeur choisie ni naturelle ni tempérée, ou des jeux d'espaces complexes mais non aléatoires, ou bien encore tout cela combiné, avec en plus la possibilité de faire intervenir des sons ou parties de sons référentiels,  produits par des causes difficilement convoquables lors du dit concert ; tonnerre, abeille, train, voix de feu Monsieur un tel -ce qui laisse à penser que le discours n'est peut-être pas que musical. C'est cette méthode de composition qui lui permet enfin d'aboutir un rêve sonore complexe, techniquement impossible en direct, même avec des méta-instruments, car c'est les limites propres à l'homme-interprète que de ne pouvoir en temps réel conceptualiser plus d'un petit nombre de paramètres, à moins de laisser faire les machines, ce qui, après la contemplation,  apportera parfois l'ennui.
De plus, cette production sonore par haut-parleur permet de tendre l'écoute, de concentrer les auditeurs sur le son, sans autres informations que celles qui s'entendent (Pythagore appelait cela l'acousmatique...), en supprimant tout visuel ou presque lors du concert -le conducteur  joue  uniquement du volume et de l'espace de l'oeuvre au moyen d'une table de mixage.
Voici donc un nouvel instrument, le haut-parleur, avec sa méthode de production, la composition musicale électroacoustique, et sa méthode d'écoute, l'acousmatique...


II - Mais laissons de côté la technique, et parlons création.
D'abord, l'envie de créer... " Je ne sais ", moi non plus,   ce qui me possède et me pousse à dire à voix "... haut-parlante ! Une sublimation, nous dit-on...Quelque chose de l'enfance qui s'est transférée dans ce moyen de communication...Mais tout transfert n'est-il pas le moteur de la connaissance, de la science, de l'Humanité ? Ce qui nous pousse ne doit pas être très loin de ce qui pousse un chercheur, scientifique ou autre... Qu'est-ce  qu'un être qui ne chercherait pas, d'ailleurs...
                     Mais pour trouver quoi ?
De nouvelles associations de choses, d'idées, de couleurs, de sons ?
Associations de choses, c'est l'imagination ; mais nouvelles ? C'est que l'on va devoir oser sortir du cadre, de son cadre, que l'on va devoir oser se perdre, sans filet... n'est ce pas déjà cela, que l'on cherche, croyant ainsi échapper au déterminisme de notre destinée, sans trop voir que ce qui nous y pousse, était peut-être déjà écrit...ce désir nous est aussi vital que l'amour ; il nous faut explorer des mondes sans fin, renaître entre chaque découverte, inventer encore, remettre l'acquis en question, oser, y croire et tenir - tout nous retient ! - Il faut du temps, un mois pour quelques minutes, des années pour une heure, même pour les plus compétents...Trois grandes forces nous guident à chaque "voyage" qu'est une création ; l'intuition, impalpable et que l'on ne comprend pas bien..., l'émulation fraternelle,  comme une transmission éternelle d'un relais secret..., et l'acte, ce plaisir de faire et du savoir-faire. Et enfin, au bout du bout, on trouve ; et déjà au loin l'horizon repoussé nous attire...
" Comme de petites morts, à chaque fois "...
On le voit, ce propos s'accorde mal avec l'idée de performance, en direct, des concerts tels qu'on les connait. Si ce n'était la qualité acoustique, on apprécierait souvent plus profondément ce que "dit" une composition, instrumentale ou non, chez soi, dans un cadre intime, que dans un lieu de paraître, qui gêne l'écoute. Il serait  donc vivement souhaitable qu'un jour s'écroulent les vieux lieux " vitrines " institutionnels de concert pour que d'autres s'élevent au rang du sacré, du rituel fraternel de l'écoute intérieure...

III - Or donc, voici que les scientifiques de notre époque -au départ, grâce au génie de chercheurs comme Charles Cros, puis de bien d'autres, produisent un nouvel outil : le haut-parleur, et la possibilité, en premier lieu, de produire du son.
Très vite, les pouvoirs utilisent cet outil de puissance, à des fins militaires, et se faisant, participent à sa vulgarisation : meetings, télés, radios, portables, saturent, de haut-parleurs à oreilles, l'esprit de nos concitoyens, avec, dans la même frénésie hystérique, la chanson, le rock, la techno, et toutes les musiques simplement amplifiées... Désormais, l'essentiel de la communication ne passe plus par l'écrit, ni par la parole directe, mais par le son, souvent différé.
Alors, les poètes/compositeurs du jour envisagent cet outil, transmetteur d'énergie acoustique/mécanique /magnétique/électrique, et lui trouve quelque chose ; seule l'intuition les guide et ainsi nait le premier Groupe de Recherches Musicales dans les années cinquante, avec à ce jour, le savoir-faire et l'émulation aidants, 250 rejetons de par le monde ; le haut-parleur devient instrument de musique, poésie, théâtre même. Actuellement, par le graphisme numérique, les beaux-arts lui font de l'oeil et l'idée de peinture du son est née.

En deuxième lieu, cet outil permet aussi de reproduire du son. A la création-différée déjà évoquée, s'ajoute cette possibilité de restituer l'oralité de ce qui a été dit et entendu. Cet intêret pour ce moyen de transmission culturelle du collectif qu'est l'oralité, est sans doute lié aurécent retournement que les sciences humaines en général et l'anthropologie en particulier, ont imposé aux certitudes de l'artiste occidental. Quelque chose échappe à l'étude par l'écrit. Or, grâce au magnétophone, au signifié du mot ou au référent mémoriel du bruit, se superpose le son du mot ou la musicalité du bruit. Il n'est pas de l'oralité comme le conteur, ni la réalité de ce qui bruit, il n'est pas de l'écrit non plus, ou un fixateur sonore vide de sens ; il est, lorsqu'il restitue un référent sonore, de l'oralité ou de la réalité figée (gelée aurait dit Rabelais ?), où l'esprit peut enfin percevoir, ou plutôt, entendre avec acuité, la beauté " corporelle " de tout signal sonore, et des sens multiples qu'il contient.
            Et l'occidental a besoin aujourd'hui de cette perception oubliée. Pythagore déjà donnait ses cours caché derrière une tenture afin que le paraître ne gène pas l'écoute ; s'inspirait-il des druides qui interdisaient l'écrit, préférant transmettre leur savoir oralement, le " dire " portant un sacré que l'écrit ne peut transcrire ? Au bout du  bout de la chaîne indo-européenne, la civilisation brahmanique donnait l'ouie comme sens premier... Mais, à  partir du XIIe siècle environ, l'écrit a peu à peu fixé les traditions orales du monde indo-européen (l'Edda chez  les scandinaves, les Nibelung chez les germains, Cuchulain chez les celtes, Homère, Hésiode chez les grecs, l'Enéide chez les romains, le Dit d'Igor chez les Slaves, les Véda en Inde, etc... ), et cette hégémonie de la transmission culturelle par écrit a parfois enfermé le sens du son dans les coques vides des textes écrits. Or, au moment même où le monde oral s'écroule, peut-être ce nouvel outil vient-il redonner du sens et du sacré à ce concept linguistique qu'est la parole, restituant un peu d'oralité aux écrits, nouveaux ou anciens. "Au commencement, était le verbe " par exemple ....sans locuteur, entendue sur haut-parleurs, ne percevons-nous  pas mieux la dimension mythologique de cette phrase, qui n'est dans ce cas réellement que du son, c'est à dire de l'énergie ?
Cette  réflexion  sonore n'est-elle pas comme un théâtre virtuel, comme une voix inconsciente qui n'a d'image que nous-mêmes ? N'en est-il pas de même pour tous les sons référentiels de notre mémoire auditive, fils  tressés de notre continuité narcissique ? L'intuition des créateurs d'aujourd'hui de s'emparer de cet outil est  peut-etre moins utopique qu'instinctuelle, poussée par " une force collective de nos traces " qui nous invective.

IV - Nous l'avons vu, la réception chez l'auditeur intéresse également le compositeur, et tous ceux qui étudient cela l'interroge ; les théoriciens de la fonction régulatrice de la conversion d'ondes acoustiques en signaux " neurones ", ceux de la nécessité d'un équilibre énergétique sonore sur notre psyché, et ceux de tant d'autres théories sur le son, l'amènent à envisager l'écoute avant même toute création. La médecine, la psychanalyse (l'étude de l'autisme par exemple), les linguistes et les sciences humaines qui s'intéressent au son -et l'entendent d'un jour nouveau grâce à cet outil justement, précisent les chemins de la mémoire et les lois immanentes aux communication auditives, désaliénant peu à peu le compositeur de la tour d'ivoire où une vieille société l'avait confiné, l'invitant à puiser dans la matière vivante qui le porte les sources de son art.
Il faut croire que l'ouie est le plus inconscient de nos sens, et que les répercussions de cet outil sur l'humain risquent fort, sans nous avertir, de nous métamorphoser ; et le plus fort c'est que pour analyser cela, c'est encore ce haut-parleur qui s'imposera, comme miroir sonore...tu parles, Charles !

Et justement comme Charles Cros était natif des Corbières et le GRECA, groupe de recherches musicales, également implanté en ces lieux, il était peut-être prédestiné que s'invente un jour, un 12 avril 2004, le Festival Son MiRé, Journées Haut-Parlantes de Fabrezan.

 

Festival Son Miré
6, 7 et 8 Septembre 2019

Musique, théâtre, poésie, vidéo, photo, dégustation de vin, ...

Village de Fabrezan dans l’Aude, à 5 km de Lézignan-Corbières.
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Texte à méditer :

Le défaut des Européens est de philosopher sur les origines d'après ce qui se passe chez eux

J.J.Rousseau, écrivain